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Le Sommeil d’Endymion, dit aussi Endymion, effet de lune, Girodet, 1791

by Vincent on juil.27, 2009, under GIRODET Anne-Louis de Trioson, NEOCLASSICISME

Girodet Anne-Louis, Le Sommeil d'Endymion

Anne-Louis Girodet de Trioson, Le Sommeil d’Endymion, dit aussi Endymion, effet de lune, 1791

Huile sur toile, 198 x 261 cm

Paris, Musée du Louvre

R.F. 4935

  • Explication et implication de l’artiste: Tantôt berger de carie, tantôt douzième roi d’Elide, Endymion réunit les mythes d’Hypnos et de Séléné (nom grec de la lune). Fils de Jupiter et de la nymphe Calyce, chéri de son père, il fut admis dans l’Olympe. Audacieux au point de faire comprendre à Junon qu’il trouvait ses charmes à son goût, il fut condamné par Jupiter à un sommeil éternel. D’autres prétendent que Jupiter lui ayant laissé le choix de son châtiment, il demanda une jeunesse éternelle et la faculté de dormir aussi longtemps qu’il le voudrait. La chaste Diane éprise de sa beauté parfaite, vint le visiter toutes les nuits dans une grotte du mont Latmos et enfante cinquante filles et un fils. D’après une autre légende moins fréquemment citée, Endymion fut aimé d’Hypnos, dieu du sommeil qui le faisait dormir les paupières ouvertes, pour voir toujours ses beaux yeux. Girodet, fin lettré, était familier des multiples interprétations du mythe, dont certaines sont reprises dans le dictionnaire de la fable auquel il collabora (Noël, Dicionnaire de la Fable…, 1803, p.475-476. Dans l’article « Endymion », Noël fait directement référence au tableau: « Ce sujet a été souvent traité par les peintres et les poètes; mais parmi les premiers, je doute qu’aucun l’ait rendu aussi poétiquement que le citoyen Girodet, dont les talents justifient ce début de la plus grande espérance. »). Une source grecque satirique qui n’y figure pas (Levitine, 1952 (publié en 1978) mentionne pour la 1ere fois cette source, absente du dictionnaire de Noël.) correspond pourtant exactement à la scène du tableau: il s’agît du Dialogue des dieux, de Lucien de Samosate, où Aphrodite se moque de Séléné allant contempler Endymion dans son sommeil.
  • Description: Immergé au milieu des feuillages bleu-vert d’un buisson, dans le clair-obscur d’une lumière à la fois blafarde et irradiante, un jeune homme nu dort, étendu sur le dos. Couché à même le sol, il semble léviter, comme dans certains bas-reliefs de sarcophages romains qui combinent pour une même figure la vue latérale et la vue du dessus. Son bras droit est replié derrière sa tête renversée, tournée vers la lumière, dans la position traditionelle de l’abandon et de la perte de conscience (L’archétype iconographique est la Cléopâtre antique (dite aussi Ariane endormie) achetée par le pape Jules II en 1512 et conservée au Vatican. Primatice en fit faire un moulage dont un bronze fut fondu pour François 1er). Le corps est charnu, le ventre légèrement arrondi, les extrémités fines et élégantes. Les parties génitales et le pubis légèrement ombré, sont découverts et le pénis de petite taille, conformément à l’esthétique grecque. Le cou démesuré, prolongé en goître jusqu’au menton, est encadré par une chevelure noire et bouclée ornée d’un ruban blanc. La ligne du nez qui continue parfaitement le front et la courbe du sourcil rejoignant le profil pôssèdent la sensualité glacée d’un théorème qui combinerait la matérialité de la sculpture et l’immatérialité du rêve. Endymion est étendu sur un manteau brun rosé, orné d’une fibule d’or et bordé de palmettes et d’entrelacs noirs. Il repose sur la dépouille d’un léopard, les pieds chaussés de fines sandales de cuir, décorées d’une palmette d’or rehaussée de bleu. A ses côtés, un chien au pelage blanc et feu dort, blotti dans les buissons. Un arc d’or, formé de deux cols de cygnes joints, la corde distendue, et une lance de bois à point d’or sont posés sur le sol (La représentation antique d’Endymion, dans les peintures et les sarcophages, montre souvent le sujet avec deuxlances mais jamais d’arc. Dans la réplique du musée Girodet figurent deux lances et l’arc a été déplacé vers la figure de Cupidon (voir Bellanger, 2000, p.78-379)).
  • Construction: Dans cette composition dominée par la ligne horizontale du corps d’Endymion, la figure nue de l’amour adolescent, portant sur son dos un carquois vide, introduit la verticale et dessine un large V par lequel s’introduit la clarté. L’amour adolescent est muni des ailes bleues et vertes, étroites et velues, d’un papillon de nuit, insecte qui recourt à la lumière de la lune pour diriger ses amours. Ces ailes transforment le fils de Vénus en Zephyr, vent printanier d’une légèreté aérienne. Renversé à l’arrière suspendu dans l’espace, la pointe du pied droit effleurant le sol, Zéphyr-Cupidon semble esquisser un pas de tarentelle. L’air malicieux et complice, il tient une couronne de fougères liée d’un ruban blanc et écarte doucement les feuillages de platanes, de roseaux et de liserons pour laisser pénétrer les rayons de la lune. La lumière argentée caresse les lèvres du dormeur, sa vapeur nacrée se répand sur le corps qui semble nimbé de sa propre lumière. Tout à fait à droite, peu visible dans le clair-obscur général, on distingue, derrière la tête d’Endymion, des lettres grecques gravées sur l’écorce d’un arbre. Disposées sur deux lignes (La gravure de Normand portant l’inscription est publiée dans Landon, Annale du musée de l’école moderne des Beaux-Arts, t.I, Paris, an IX (1800),P.113; Difficile à discerner dans l’obscurité générale du tableau, l’inscription est aussi mentionnée par Villot dans son catalogue du Louvre de 1855), ces lettres, ne semblent pas former de mot identifiable.

  • Les sources d’inspiration: La première source d’inspiration que révèle Girodet est le panneau sarcophage qui, en 1791, était encastré dans la façade ouest de la villa Borghèse, au-dessus de la statue d’Apollon (Entré au Louvre avec l’acquisition de cette fameuse collection d’antiques en 1908, inv. MR 751 (F.Baratte et C.Metgzer, Catalogues des sarcophages en pierre d’époque romaine et paléochrétienne, Paris, RMN, 1985, p.67-69, n°23)). Il représente dans sa partie droite Séléné qui descend de son char, entourré par un cortège d’amours, rendant visite à Endymion étendu sous une grotte. Un chien dort à ses côtés et Hypnos, vêtu d’une simple tunique, des ailes de papillon dans le dos, abaisse vers lui la corne des songes. De son propre aveu, le peintre a supprimé la figure de Diane. Cependant, la position des corps, les attributs du chasseur et la figure d’Hypnos ailé ont été repris dans la forme ou dans l’idée. La source Borghèse, incontestable n’est pas unique. Selon la méthode synthétique et sélective de l’immitation et de l’idéal qui améliorent la nature, Girodet a associé plusieurs sources: la statuaire antique, des médailles, et des gravures mêlés au modèle vivant et même un mannequin d bois qu’il avait disposé dans son atelier (Lettre d’Anne Louis Girodet au docteur Trioson, Rome, 23 Juin 1791, fonds Pierre Deslandres, t.III, n°17: Coupin, 1829, t.II, p.391-393, lettre n°42.). Un carnet de dessins, dit carnet de Rome (BNF, inv.DC48rés.-4), contient plusieurs croquis préparatoires indiquant plusieurs autres modèles. L’Apollon du Belvédère, combiné avec un dessin de pied, fragment des collections papales (Inventé et gravé par L.Rocheggiani, Raccolta di Tavole rappresentanti costumi Egiziani, Etruschi, Grechi e Romani (Rome, 1804), pl.XXXXVI) fournit les sandales. La jambe d’Endymion vient de l’Antinoüs du Vatican, sculpture fameuse dans laquelle l’archéologue allemand John Winckelman avait cru reconnaître le beau Méléagre(John Winckelmann, Histoire de l’art chez les anciens, 1746.).
  • Les réflexions sur l’immitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture de l’auteur allemand recoupent si précisément l’iconographie du Sommeil d’Endymion qu’elles procurent quasiment son décryptage, comme si le texte présidait à la conception du tableau et à la beauté hermaphrodite d’Endymion (Alex D.Potts, in Michel, 1993,t.2, p.659. L’auteur souligne que Winckelmann considère que « (…) la castration, comme métamorphose d’un corps viril en statue idéales, stoppe l’évolution vers la virilité qui menace de durcir et détruire les contours parfaitement harmonieux de l’éphèbe dans sa nudité idéale. »):  » un beau jeune homme (…) est celui sur le visage duquel la différence du sexe et douteuse ».(Winckelmann, Lettres familiales, première partie, 1781, p.192) Endymion, allongé sur le dos, rejoint donc l’Hermaphrodite Borghèse.

Son corps satisfait au canon grec d’un corps éduqué par la gymnastique tel que Platon le discute dans Les Lois (Platon, Les Lois, II, 654). Aristophane vante les mérites de l’éducation athénienne dans Les Nuées:  » Si tu fais ce que toujours la poitrine robuste, le teint clair, les épaules larges, la langue courte, la fesse grosse, la verge petite. »(Aristophane, les Nuées, (1002-1019))

  • L’esquisse du Louvre est la seule oeuvre préparatoire que nous connaissons pour l’ensemble de la composition. La figure est entièrement finie mais Zéphyr est absent. Moins irréelle que le tableau définitif, elle est peinte d’après le modèle vivant, mais l’élongation des jambes, la perfection des pieds et des mains, l’aspect marmoréen de ce corps juvénile sont déjà corrigés par la statuaire antique. Le paysage, très esquissé, brossé comme deux autres études romaines, Bacchus endormi et la Mort de Pyrrhus est l’un de ces paysages de Latium que Girodet étudie dès les premiers mois de son arrivée. C’est une scène diurne, mais la juxtaposition de ce corps blafard avec l’apparition du croissant de lune au-dessus des monts bleutés du matin, est comme la rencontre étrange de la nuit au milieu du jour. Girodet n’a pas encore trouvé la solution chromatique qui lie la composition et donne au tableau achevé toute sa mystérieuse unité, le clair-obscur « par lequel la peinture atteint son plus haut degré de perfection ».(Winckelmann, Recueil de différentes pièces sur les arts, Paris, 1786, Du sentiment du beau…, p.265) Une source voluptueuse et chaste (Coupin, 1829, t.1, p.216. Winckelmann associe à plusieurs reprises Apelle et le Corrège par la grâce de leurs ouvrages) » du tableau et pour le type presque maniériste de la figure de Zéphyr pourrait être le St Jerôme (La Madone de St Jérôme ou Le Jour, pendant de la nuit (Dresde) était alors exposé à l’Académie de Parme) du Corrège, que Girodet avait tant admiré, à Parme sur le chemin de Rome. Pour la mise en place de Zéphyr et pour le caractère quasi mystique qui se dégage de l’ensemble, il a pu s’inspirer du groupe de Ste Thérèse du Bernin, composition exmplaire d’un mortel visité par une divinité (James Henry Rubin, « Endy mion’s Dream as a Myt of romantic inspiration », The art Quarterly, I, 2, été 1978, p.60). Cette source n’est pas documentée, mais comme chez Bernin, le rapprochement plastique d’une figure couchée face à une figure verticale forme un vide pénétré par une ligne oblique. La flèche de l’ange de l’extase est devenue ici rayon lumineux de la lune. Suivant le règlement de l’Académie (Montaiglon et Guiffrey, Correspondance des Directeurs, t. XV, p.188), le tableau terminé est montré à l’exposition des travaux des élèves qui ouvrait le 25 Août, jour de la St Louis au palais de l’Académie royale à Rome. Il y parvient avec retard, sous le titre Endymion, Effet de lune.

« Le Sir Girodet a exposé une étude représentant Endimion endormi au clair de la lune, dont j’ai été très content. Ce tableau est d’une belle harmonie, d’un grand caractère de dessin, est surtout d’un genre original qui appartient à son auteur; ce jeune artiste, qu’on peut déjà regarder comme un homme, donne les plus belles espérances (Ibidem, p.48). » (Ménageot)

 » On a pas été mécontent de ma (Girodet) besogne mais ce qui m’a fait plaisir, c’est qu’il n y eut qu’une (voix) pour dire que je ne ressemblais en rien à M. David(Lettre d’Anne Louis Girodet au docteur Trioson, Rome, 24 oct. 1791, fonds Pierre Deslandres, t.III, n°21; publiée (en grande partie) par Coupin, 1829, t.II, p.395-397, lettre n°44) »

  • L’opposition à David: Le Sommeil d’Endymion était plus qu’une réponse à David, il déplaçait la peinture vers une sensibilité tout à fait nouvelle, fondée sur le mystère, le troublant, l’émotionnel, en un mot vers le subjectif et la faille que le romantisme introduit dans la conscience de la philosophie européenne. L’archéologue selon Wincklemann (Voir Aleix Potts, in Michel, 1993, t.II, p.649-652) était une rupture radicale avec le modèle rationnel, positif et viril de David. Nostalgique d’un monde qu’il n’avait jamais connu, Wincklemann associe tous les éléments d’un savoir à la fois archéologique, érudit, descriptif et onirique. Son esthétique puissante, qui recherche la Grèce dans Rome, utilise dans l’élaboration du savoir des outils autres que ceux de la raison cognitive. Tout le génie de la suppression de la figure de Diane se joue dans cette part d’irrationnel: paradoxe magique, l’absence de la déesse, remplacée par son nimbe lumineux, isole le nu masculin et l’aliène radicalement de la figure académique. Devenue lumière, l’absence cristallise le mythe dans son contenu le plus intime, la solitude érotique d’Endymion, offert sans résistance, à la visiteuse surnaturelle. L’anéantissement de sa volonté contraint Endymion à une réification qui confine à la mort. Le mythe devient celui de la révélation de l’autre et de la dépossession du moi. Le subjectif est substitué au politique, le surnaturel à la raison, la poésie au réel historique. La morale esthétique et politique du démos grec de David, s’évanouit avec la conscience du beau dormeur. Girodet déplace le mythe et la peinture sur le terrain de la poésie et lui fait partager ses enjeux: Zéphyr tient à la main une couronne de fougères liées par un ruban blanc semblable à celui qui ceint les cheveux d’Endymion.
  • C’est donc à David et à toute son esthétique que s’oppose l’Endymion. Thomas Crow a montré comment le tableau pouvait être lu comme le négatif de l’Athénée mourant, l’envoi de 1786 de Jean Germain Drouais, l’élève préféré de David (Girodet ne consacra pas moins de 55 alexendrins dans Le Peintre, Coupin, 1829, t.I, p.108-110): l’opposition se jouant selon les termes tension/abandon; souffrance/béatitude; conscience/inconscience; clarté artificielle/ obscurité naturelle (Thomas Crow, in Bryson, Holly, Moxey (éd.) Visual Culture …, 1994, p.153). Cette rivalité avec un concurrent mort et sacralisé est parfaitement convaincante. (…) Quand bien même motivée par des rivalités d’atelier quasi oedipiennes, la rupture qu’introduit Le Sommeil Endymion dans l’art française et d’une imortance bien plus grande et plus fondamentale que toutes les tentatives plastiques de distanciationde Fabre ou de tout élève de l’atelier de David. En changeant quelques années plus le titre original d’Endymion, effet de lune en Sommeil d’Endymion, appellation plus focalisée sur le sujet que sur l’intention picturale, Girodet en déplaçait la signification: il renforçait l’érotisme et l’image winckelmanniens d’une Antiquité dirigé par les sens plutôt que par la vertu. L’esthétique hellénétique est peut-être aussi suggérée par la mystérieuse inscription en lettres grecques, gravées sur le tronc de l’arbre, derrière le dormeur. Girodet ne lisait ni n’écrivait le grec, mais cela ne saurait expliquer pourquoi ces lettres ne forment ni mot ni phrase. Leur sens est peut-être celui d’un simple signe, une indication d’identité grecque surenchérissant sur l’antiquité de David. Elles indiquent que l’hellénisme d’Endymion n’est plus imitatif mais ontologique (l’introduction de la lettre dans l’image touche au coeur de l’apporche littéraire de Girodet; ses oeuvres ultérieures, ossian, Attala ou le portrait de Bonchamps, ainsi que certaines illustrations pour Ana Créon reprendront ce principe qui transforme les mots en attributs déstinés à préciser le contexte).

« Contrairement à la vision de ses contemporains, Füssli ou Goya, qui associent au cauchemar, le songe d’Endymion est le lieu des Grâces. Mais à quoi rêve Endymion: rêve-t-il des Grâces ou est-il lui lui-même un rêve, celui de Diane, celui du spectateur, ou, au contraire, Diane est-elle l’objet du songe du dormeur? La frontière entre l’extérieur et l’intérieur, le voyeur, le rêveur ou le songe même est ici ambigüe, et ce trouble entraîne le spectateur vers l’inconfortable flou du mythe dont le clair-obscur se fait le complice. » (Source Sylvain Bellanger, Catalogue Girodet, Paris-New York-Chicago-Montréal, 2005-2007)

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